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samedi 12 avril 2008

Don, reconnaissance de l’autre et échange des savoirs

(Titre original : le vrai savoir sauve de la misère)

Chacun en fait l’expérience : échanger son savoir avec autrui suscite un enrichissement réciproque. Mais nombre de personnes sont privées de cet enrichissement, peut-être parce que l’humanité a oublié la source de ses cultures…

Ce texte de Michel Serres, initialement publié dans la revue Quart Monde, aborde les thèmes du don, de l’échange, de la reconnaissance et de l’exclusion, qui sont en jeu dans toute relation humaine et prennent toute leur dimension dans une démarche de travail coopératif (telle que celle dont il s’agit ici, entre universitaires et familles très défavorisées).


J’ai enseigné pendant trente ans dans cette maison, la Sorbonne, mais j’avoue n’avoir jamais fait oeuvre aussi utile et peut-être aussi décisive que le travail que j’ai fait avec mes amis d’ATD Quart Monde depuis quelques années dans le cadre de ce partage des savoirs.

Je voudrais, pour commencer nos travaux, en avoir une vision globale, et en tirer trois enseignements. Le premier porterait sur l’échange des savoirs, le second sur l’oubli de toutes les institutions humaines concernant leurs origines, le troisième sur ce qu’on est convenu de nommer la reconnaissance.

Avoir le beurre et l’argent du beurre…

L’échange. Supposons que je tienne dans ma main un morceau de pain, que je rencontre quelqu’un qui n’en ait pas et que, pour une raison ou pour une autre, je décide de le lui donner. Ce processus a deux états. Dans le premier état, j’ai ce morceau de pain dans ma main et mon voisin ne l’a pas ; dans le deuxième, je n’ai plus de morceau de pain, et mon voisin l’a. Dans le premier cas, j’ai gagné et il a perdu, dans le second cas, j’ai perdu et il a gagné. Les savants appellent cela un jeu à somme nulle : celui qui donne, perd et celui qui reçoit, gagne. L’un perd quand l’autre gagne, et vice-versa. Si l’on additionne les deux états, on arrive à zéro, un jeu à somme nulle.

Supposons maintenant que dans ma main, il n’y ait plus un morceau de pain, de l’argent ou un bien quelconque mais un savoir (un tour de main, réparer une mobylette, une expérience, un comptage, un poème, un théorème…) Dans un premier état, la personne connaît l’astuce, le texte et elle rencontre un voisin qui ne le connaît pas. Si elle le donne, elle enseigne à son voisin cette chose qu’il ne savait pas. Alors advient quelque chose d’absolument nouveau par rapport à l’équilibre de ce don : le premier donne au second ce savoir tout en le gardant alors que le second le reçoit, le gagne. En fin de compte, les deux ensemble l’acquièrent et il est probable que l’enseignant

clarifie ce qu’il donne en l’expliquant. Dans ce nouvel échange qui ne concerne pas un bien quelconque mais un savoir, les deux gagnent en même temps. Quelque chose de miraculeux vient de se passer. Le don crée de la valeur, puisque celui qui acquiert ne rend pas plus pauvre celui qui donne et il peut arriver que le donateur s’enrichisse de donner. Cela n’arrive jamais dans l’échange de biens marchands, ce pourquoi je l’appelle un miracle.

Passons maintenant du don à l’échange. L’échange se résume dans le proverbe populaire selon lequel nul ne peut avoir en même temps le beurre et l’argent du beurre. Une fois faite la transaction - l’achat - l’argent change de poche et le beurre change de main. On peut dire que rien ne se passe dans cet échange, sauf la répétition d’un même équilibre sur un plateau dont on change simplement la place. Cette absence totale d’événements fonde la civilisation de l’argent et le commerce, fondés eux-mêmes sur la rareté. Si le premier donne le beurre, il ne l’a plus, si le second cède l’argent, il ne l’a plus. Quand l’un perd, l’autre gagne, mais par l’échange, chacun ne gagne que ce que l’autre perd. Les savants appellent cela aussi un jeu à somme nulle.

Or l’échange de savoirs enrichit à nouveau les deux parties, chacun acquérant le beurre et l’argent du beurre. Voilà pourquoi, l’enseignement ou l’échange de savoirs tel qu’ATD Quart Monde le pratique se fonde sur un circuit dont la loi fondamentale contredit les lois ordinaires de l’échange marchand. L’école et la société ne fonctionnent pas selon les mêmes lois.

Contrairement aux dires usuels, politiques et même ministériels, l’école, gratuite, produit vraiment quelque chose, alors que l’échange marchand fonctionne sur des jeux à somme nulle. La seule valeur ajoutée est toujours le savoir.

Supposons maintenant que cet échange soit réciproque. Il arrive en effet que celui qui enseigne veuille jouir d’une certaine supériorité sur celui qui ne sait pas. Pour éviter à nouveau cette inégalité, il suffit de transformer l’échange en échange réciproque. Mais l’ignorant, que possède-t-il, au départ, dans cette relation d’échange réciproque ? Il suffit pour établir un équilibre d’admettre ce qui est fondamentalement vrai : chacun a quelque chose à enseigner, y compris ces personnes considérées comme les plus démunies. Tout homme sait quelque chose, chacun donc peut enseigner et c’est sur cette base profonde que nous avons travaillé. Du coup l’échange de savoirs ne se fait plus à sens unique, mais à deux partenaires au moins. Chacun est l’enseignant et l’enseigné de l’autre. Les deux partenaires gagnent énormément dans cette transaction qui multiplie les bénéfices du don. Chacun gagne le beurre de l’autre et garde le sien propre. Chacun gagne son propre argent et gagne l’argent de l’autre. Nouveau miracle, voilà constituée une corne d’abondance inépuisable où le savoir s’accroît simplement par cette relation d’échanges réciproques. C’est là quelque chose qu’il nous faudra apprendre patiemment à tous les enseignants, à tous les ministres et à tous les administrateurs qui ne savent pas encore ou qui ont oublié que le savoir ainsi échangé est une corne d’abondance où l’on peut indéfiniment puiser.

Les cultures naissent de la misère.

Toutes les institutions humaines ont toujours oublié comment elles ont commencé : toutes furent fondées pour lutter contre l’adversité. Toutes. Elles furent fondées pour lutter contre la faim et la famine, contre la soif, contre la souffrance, contre l’injustice, contre la violence, contre l’ignorance et contre la misère. Il n’est pas une seule institution fonctionnant aujourd’hui qui à l’origine, ne chercha autre chose qu’à résoudre, avec des moyens extrêmement faibles, l’un des visages du mal qui nous accable tous, mal physique, mal économique, social ou même moral.

Mieux encore, toutes les cultures humaines naquirent de là, de la misère. Nous fûmes tous misérables au commencement, ce pourquoi nous avons fondé ensemble les institutions et les cultures de l’humanité. Mais en grandissant, ces institutions et ces cultures sont devenues arrogantes et elles ont toutes oublié leurs humbles origines. Elles ne savent plus pourquoi elles rendent la justice, pourquoi elles organisent des élections, pourquoi elles assemblent des armées, pourquoi elles enseignent le savoir. Les institutions ne savent pas pourquoi les enfants étudient. Les fils ne savent plus que leurs pères affamés mendiaient, souffraient et voulaient à tout jamais que leurs fils ne mendient et ne souffrent plus.

La Sorbonne sans doute, elle aussi, ignore depuis sa fondation au Moyen Age pourquoi elle commença. Nous avons de nouveau à le lui rappeler aujourd’hui. Nous venons ici pour lui enseigner que s’il existe ces murs et ces salles, ce savoir qui s’enseigne et qui s’élabore, ces chaires prestigieuses, c’est parce que des ancêtres lointains, présents ici pourtant, conçurent l’idée souveraine que le savoir miraculeux peut sauver du mal. Au moins en partie. Nous ne venons pas comme des mendiants, nous venons comme des donateurs. Et nous nous enrichirons à enseigner à nos collègues ce que nous avons à leur enseigner.

Savoir pour reconnaître.

Et pour finir, la question de la reconnaissance. Ce qui m’a le plus frappé au cours de ces dernières années de travail avec des amis d’ATD Quart Monde et qui correspond tout à fait à ma propre expérience d’enfance, c’est ce thème transversal de la reconnaissance. Mot toujours revenu sur les lèvres et vraie préoccupation de ceux qui veulent acquérir du savoir.

Comment reconnaître un savoir ? Comment reconnaître qu’un savoir est un savoir ? Comment reconnaître quelqu’un dans sa recherche de savoir ? Et au fond, qu’est-ce qu’un savoir reconnu puisqu’un savoir n’existe que lorsqu’il est reconnu ? Et qu’est-ce qu’une personne puisqu’une personne n’existe que lorsqu’elle est reconnue ?

La question fut posée dès le départ de nos travaux. Elle est traitée dans tous les travaux et elle reparaît dans toutes les solutions ( Cf le livre Le croisement des savoirs).

Les savoirs scolaires et universitaires sont constamment appelés dans ce travail des savoirs reconnus, comme le sont aussi les enseignants. La question posée à l’école, la voici : me reconnaît-elle, moi, comme personne et d’abord moi, comme savant ? Elle est posée aux enseignants, elle est posée aux condisciples de la classe. En fait, la vraie question est de savoir si j’existe aux yeux des autres. Est-ce que j’existe comme les autres ? Suis-je reconnu ou exclu ? Comment faire reconnaître le savoir du plus défavorisé ? Comment faire reconnaître les savoirs non reconnus ?

Le savoir n’est reconnu que comme ce qui me fait rentrer dans la société des autres, c’est-à-dire reconnu par elle. Du coup, je l’ai appris grâce à vous, chers amis, ce qui est recherché n’est peut-être pas le savoir mais la reconnaissance qu’il apporte. Donc le partage et l’ensemble des relations équilibrées. Rien n’est plus important et rien n’est plus vrai et c’est cela qui fonde l’idée que la lutte contre la misère et contre l’exclusion passe certes par l’acquisition d’un certain savoir, puisque le savoir permet la reconnaissance, mais surtout par la reconnaissance des savoirs non reconnus.

Je voudrais ici apporter une réflexion qui m’apparaît aussi décisive que celle que j’ai apportée sur le don et l’échange. Je voudrais dire à quel point la question que je viens de poser est fausse, mal posée et sans réponse. Pourquoi ? Parce qu’à l’école, dans ma famille, dans n’importe quel groupe social, si je suis en train de chercher de la reconnaissance, il faut bien que j’avoue que je ne suis pas le seul à le faire. Je ne suis pas le seul à me sentir exclu. D’où la question : comment se faire reconnaître par des gens qui sont à la recherche de la même reconnaissance ? Comment demander du pain à des gens qui sont aussi affamés que vous-même ? Dans l’un des mémoires que nous avons examinés, quelqu’un remarqua comme un secret, qui est probablement le fondement de tout notre travail : pour acquérir de la reconnaissance, il faudrait d’abord en donner. En donner avant de recevoir. Et si c’était cela, le secret ? Bien que tout le monde ait faim et soif de reconnaissance, tous ne peuvent la donner. Mais le savoir ne permettrait-il pas trouver le secret qui est de donner d’abord de la reconnaissance avant même d’aller la demander ? Voulez-vous acquérir du savoir, du vrai savoir ? Il faut oublier totalement la question de la reconnaissance. Et cela aussi, vous l’apprenez aux professeurs qui sont affamés de reconnaissance.

Sur les trois questions que je viens d’examiner : le don et l’échange, le problème du mal qui fonde la culture et la question inextricable de la reconnaissance, nous ne venons pas les mains vides. Nous venons les mains pleines d’un étrange savoir ignoré dans ces murs, dans ces salles et dans ces chaires. Et maintenant nous demandons aux universitaires dont je fus, d’échanger avec nous le vrai savoir qui sauve de la misère.

Michel SERRES

Article extrait du dossier n°170 (1999/2) de la revue Quart Monde (www.revuequartmonde.org) : « Le Quart Monde à la Sorbonne : croiser les savoirs ». Cette revue est publiée trimestriellement par l’institut de recherche du mouvement ATD Quart Monde.

mercredi 9 avril 2008

Désobéir et repenser les vieux concept

A écouter si vous le pouvez, l'émission de samedi dernier. On y retrouvais un Michel Serres plus anar que jamais . A la suite une interview :

JM Pelt et Michel Serres, samedi 5 avril 2008, dans l’émission CO2 mon amour, France Inter


photo-michel-serres

Comme le tigre pisse pour marquer son territoire, l’homme pollue pour s’approprier. C’est la théorie que propose le philosophe et Académicien Michel Serres dans son dernier essai, profond et impertinant. Polluer est le propre de l’homme, affirme-t-il. Pollution dure, physiologique, urine, sang, sperme, puis industrielle qui tâche et marque un territoire. Pollution douce aussi, par les symboles de la publicité et des marques…

Face à la catastrophe écologique qui nous menace, l’auteur appelle à la « location » du monde et propose un nouveau contrat naturel. Il faut, face au « mal propre », reposer les termes du bien commun. Entretien.

Pourquoi poser philosophiquement le problème de la pollution du monde ?

Les sciences dures, chimie, biochimie, climatologie font un travail admirable, mais s’interdisent de poser la question du pourquoi. Je suis parti de l’éthologie (science du comportement animal, ndrl), pour expliquer d’où vient le principe de propriété. Avant d’être un principe de droit, c’est une attitude naturelle de l’homme, au même niveau que celle du félin qui pisse pour marquer son territoire.
Quand l’Erika dépose sa merde dans la mer, il en expulse les autres. La pollution pose bien sûr le problème de la destruction, qui en est l’effet postérieur. Mais j’ai cherché à toucher l’intention. Et là on trouve cette idée très puissante d’appropriation.

Vous appelez l’humanité à devenir « locataire » du monde. Voyez-vous des exemples de ce que pourrait être ce nouveau contrat social ?

Je pense notamment à l’Antarctique, propriété de l’humanité depuis 1991. Au “mal propre” vient naturellement s’opposer le “bien commun”. Malheureusement je n’ai pensé à cette symétrie, qu’après avoir envoyé mon manuscrit à l’éditeur. Mais je pose dans ce livre la recommandation philosophique de redéfinir le droit de la propriété, qui ne protège que ce qui n’appartient à personne, pour y intégrer cette notion de bien commun. J’ai eu l’occasion de rencontrer Boutros Boutros Ghali, ancien secrétaire général de l’ONU, qui me disait qu’on évoquait l’air ou l’eau comme des enjeux cruciaux, on lui rétorquait: “On n’est pas là pour parler de l’eau ou de l’air, mais pour défendre nos intérêts”. Aujourd’hui dans les instances internationales, le problème en jeu est celui de l’intérêt national.

Pourquoi avez-vous décidé de prendre part au groupe 4 du Grenelle de l’environnement sur les modes de consommation durable ?

Parce que j’ai un attachement particulier aux agriculteurs et que j’accompagne leur cause depuis longtemps. Ils voulaient que je sois leur représentant.

En 1968, la critique de la société de consommation a fait émerger la question environnementale. 40 ans après, alors que la prise de conscience est élargie, seriez-vous prêt à dire que la sauvegarde de l’environnement est le nouveau combat collectif?

Je pense que c’est l’individu qui sera le vrai acteur de demain, avec sa carte bleue, son bulletin de vote… Le connectif remplace le collectif, comme autre moyen d’action. J’en vois des signes, avec par exemple, cette pétition pour les droits de l’homme au Tibet, signée par 1,3 million d’internautes en une semaine.
Par ailleurs, la bataille est polluante et je n’aime pas l’idée de combat. Savez-vous qu’on a retrouvé 10 tonnes de bombes au kilomètre sur le chantier de la ligne de train Paris-Bruxelles, vestiges de la première guerre mondiale ? Je préfère me définir comme lanceur d’idées.

La pollution que vous décrivez n’est pas seulement dure. Il y a une autre forme de pollution, celle du symbole et de la marque, contre laquelle vous êtes particulièrement sévère. Je vous cite:

“Marquer: ce verbe a pour origine la marque du pas, laissée sur la terre par le pied. Les putains d’Alexandrie, jadis, avaient coutume, dit-on de ciseler en négatif, leurs initiales sous la semelle de leurs sandales, pour que, les lisant, le client éventuel reconnaisse la personne désirée en même temps que la direction de sa couche. Les présidents des grandes marques reproduites par les publicitaires sur les affiches des villes jouiront sans doute, ensemble, d’apprendre qu’ils descendent en droite ligne, comme de bons fils, de ces putains là.”

Quand Mac Donald affiche son logo, il s’approprie le paysage, il le vole. Il y a la même agressivité dans l’appropriation “douce” de notre espace et de notre environnement par la pub. Le doux ne sauve pas toujours du dur.

On sent néanmoins de l’optimisme dans votre livre, malgré la perspective du cataclysme. Un amour des mots, des signes doux, qui, s’ils polluent, peuvent aussi être porteurs de sens.

Oui, c’est vrai. Il y a une forme de pessimisme ambiant, qui est vendeur. Vendeur…mais c’est tout. Je cherche à défendre autre chose.

Récemment, un entrepreneur dans le secteur du développement durable me disait qu’il manquait de penseurs pour exprimer les enjeux de civilisation qu’implique le réchauffement climatique. Pourriez-vous être de ceux-là?

Il y a dix ans, quand j’ai publié “Le contrat naturel”, tout le monde m’est tombé dessus. Aujourd’hui, on encense le “Pacte écologique”, de Nicolas Hulot, qui ne dit rien de plus. J’en déduis qu’il ne fait pas bon être trop moderne. Avec “Le Mal propre” je cherche à poursuivre l’entreprise essentielle du questionnement philosophique.

“Le Mal propre, polluer pour s’approprier?”, de Michel Serres, éditions Le Pommier
(Crédit photo DR)